vendredi 1 novembre 2019

INTERVIEW | Chandail de Loup

   📷 André Chevrier

Tout sauf de la quétainerie avec ce groupe au nom imagé


Le tandem basé à Val-David, ce pittoresque village qui baigne dans la culture et la nature au beau milieu des montagnes Laurentienne, fait paraître un premier album néo-trad bien de son époque avec Sul Bord, sur l'étiquette Les Disques Albert.


https://chandaildeloup.bandcamp.com/
Graphisme : Stéphan Lorti | Haus Design
À contre-courant de l'ère numérique pour son approche musicale qui s'inspire du la musique traditionnelle québécoise, mais franchement pertinent et actuel avec ses propos aussi lucides que conscients, les chansons de l'album sont définitivement dignes d'attention. Le tandem Florence Payette et Louis-Philippe Dupuy a su s'entourer de forts talentueux et réputés musiciens pour l'enregistrement des 9 pièces à l'instrumentation étoffée. Appuyé par Gabriel Hardy (Yelo Molo), Jean-François Groulx (Edgar Bori), Michel Duguay et Hugo Perreault (Okoumé), Alain Bergé (Jean Leloup), Michel Robichaud et Guido Del Fabbro pour les arrangements à cordes, ainsi que par un trio de cuivres, le binôme est aux antipodes de la formule épurée de ses deux précédents EP. Fabriqué au Studio À Vendre et au Studio Grosse Roche, la bande n'a pas lésiné sur les méthodes de production et ça s'entend sur ces pièces dotées d'une réalisation exemplaire ! Une sonorité qui est une sorte d'heureux mélange de Mes Aïeux, Zébulon et de Pépé et sa guitare pour un alliage qui mérite largement d'être mieux connu et bien davantage entendu.



Avec son approche qui rend hommage au patrimoine québécois de manière fort habile et contemporaine, il n'est pas étonnant que le groupe se soit hissé en finale de la vitrine Ma Première Place des Arts en 2018 et qu'il a fait un passage remarqué aux Francouvertes ainsi qu'au Festival International de la Chanson de Granby en 2015. Depuis, les Loups ont trimbalés leurs chansons de la Saskatchewan jusqu'en France, ameutant les publics avec leur énergie contagieuse sur scène.

📷 André Chevrier
Comme vous pourrez le constater, notre entretien avec nos deux protagoniste est rempli de gros bon sens avec nos échanges sur ce qui cloche dans notre société et bien d'autres réflexions sur le sort de l'humanité. Cette intime incursion dans le psyché de nos deux protagonistes arrivera fort probablement à attirer votre curiosité, même si, de prime abord, ce ne soit pas nécessairement votre style musical de prédilection. Bonne lecture !


D’où est venu votre nom du groupe et pourquoi ?

Du marché aux puces parce qu'il était en spécial ! Au départ, c'était une blague. Le nom nous aide à garder un côté plus léger à notre démarche.


Expliquez-nous un peu votre processus créatif derrière la création de l’album Sul bord.

À la frontière des musiques traditionnelles, folks et actuelles, l'album explique le cheminement qui nous menés à quitter la ville pour la campagne.


De quelle manière la collaboration avec Guido Del Fabbro pour les arrangements à cordes s’est-elle matérialisée ?

Guido a participé aux albums de notre coréalisateur Michel Robichaud. Lorsque nous nous sommes mis d'accord, Michel et nous, pour mettre des cordes sur certaines de nos pièces, Michel a naturellement suggéré Guido. On lui a envoyé les pistes et il avait carte blanche et toute notre confiance. Confiance qu'il n'a pas trahie. Nous nous comptons chanceux de sa participation.


La richesse de l’instrumentation avec les cuivres et tout le bataclan, est-ce que c’est la vision que vous aviez dès le départ ?

L'approche plus simpliste en duo seul avait déjà été utilisée pour nos premiers EPs.  Nous savions dès le départ que nous voulions faire entendre à notre public et à un nouveau public une expérience « full band » pour notre premier album complet.  Nous étions certains d'un percussionniste et d'un bassiste et/ou d'un contrebassiste.

Une fois la base enregistrée, voix, guitare, basse et percussions (Alain Bergé), Michel et nous avons senti qu'il y avait de la place pour des arrangements plus complexes. C'est comme si les arrangements se sont imposés d'eux-mêmes.


Comment Gabriel Hardy (Yelo Molo) à la basse est arrivé dans l’équation ?

Michel Robichaud nous a suggéré les services de Gabriel pour enregistrer la maquette destinée à  Musicaction. Nous étions si content du boulot de Gabriel que nous avons gardé ses pistes pour l'album et l'avons embauché pour la suite. Ça été un peu le même processus qu'avec Guido. Nous ne pouvions assister aux séances d'enregistrement de la basse et nous devions laisser carte blanche à Michel et à Gabriel. À chaque  fois qu'on recevait les pistes nous étions nerveux du résultat. Mais, Gab nous a impressionnés à chaque chanson et nous a prouvé sa grande écoute et son talent. 


C’est tout de même audacieux d’avoir fait appel à autant de musiciens en cette époque où les gens n’achètent ou ne téléchargement pratiquement plus leur musique (à part une génération vieillissante) et que les redevances sont faméliques pour la musique en streaming. Ce faisant, la rentabilité des artistes en musique en cette ère du numérique passe par quoi ?

On a mis ça sua carte! (Marc Déry)

Nous sommes allés au bout d'une démarche et de de nous-mêmes sans penser, dans une certaine limite il va s'en dire, en fonction des dépenses et des revenus. Grâce à Michel nous avions des contacts avec de grands musiciens qui se sont investis dans notre projet et la section des cuivres de Liquor Store était disposée à jouer avec nous ! Pourquoi se priver d'autant de talents, d'autant de beauté ?

En ce moment, la rentabilité d'un grand nombre d'artistes en musique ne passe pas par le numérique. Elle repose surtout sur la perception d'une panoplie de droits dont, notamment, les droits de productions, les droits d'interprétation et les droits d'auteur. Nous passons d'un système de consommation, où les musiciens percevaient les fruits des ventes de leurs produits, à un système de perception des droits.

La rentabilité passera, selon nous, surtout par des changements politiques et, pour ceci, nous souscrivons à la démarche du RAM (le Regroupement des artisans de la Musique) et invitons tous les musiciens à s'y impliquer comme nous le ferons.


Comment en êtes-vous venus à booker votre lancement à la salle Claude-Léveillée de La Place des Arts ?

En tant que finalistes de la version 2018 du concours Ma Première Place des Arts, nous sommes en contact avec les gens SACEF (Société pour l'avancement de la chanson d'expression française), dont nous sommes de fiers membres, qui nous nous ont aidés à mettre en place notre lancement à La Place des Arts. Nous les remercions chaleureusement.

📷 André Chevrier

Le plus grand défi pour se faire connaître et entendre est sans l’ombre d’un doute la promotion, particulièrement aujourd’hui; noyés dans un flot perpétuel d’informations, comment peut-on arriver à tirer son épingle du jeu selon vous ?

- Être sincère.

- Sur les médias sociaux comme en chair et en os, aller chercher un public une personne à la fois.


Pourquoi avoir choisi d’élire domicile au cœur des montagnes Laurentiennes dans le village de Val-David ?

Nous sommes partis à Val-David pour habiter au bord de l'eau, pour respirer un autre air, pour la forêt juste à côté, pour tous les services accessibles à pied et pour la proximité de Montréal (Nous habitions sur le bord de l'autoroute 15 et sommes à 45 minutes de route sans trafic).


Ce n’est pas un peu s’éloigner de son profit lorsque bien des créateurs issus de toutes les régions du Québec veulent se frayer une place en ville ?

Le « profit » du musicien est dans le mouvement. Il faut jouer sur tout le territoire. Même les artistes montréalais doivent partir pour vivre.


Que souhaiteriez-vous que les auditeurs et spectateurs retiennent de leur expérience ?

Qu'à maints égards, nous vivons la même vie. Nous sommes ses travailleurs.


Dans vos rêves les plus fous, mais tout de même un peu réalistes, où souhaiteriez-vous emmener votre carrière musicale dans le contexte social-économique actuel ?

Selon nous, la vraie question n'est pas tant de savoir où emmener notre carrière mais plutôt comment changer le contexte social-économique. Depuis le début nous progressons constamment et avons l'immense honneur de vivre, simplement, de la musique. Mais, pour continuer, il va falloir « une révision du modèle de partage des revenus provenant de la commercialisation de la musique. »


En porte-étendards des traditions, de nos racines et de notre culture en cette époque de métissages culturels et avec la mondialisation imposée par les géants du web (Netflix, Spotify, etc.), sentez-vous que notre identité est plus menacée que jamais ?

📷 André Chevrier
Le métissage ne menace pas l'identité. Quand nous avons commencé, nous voulions humblement amener le son trad à une musique populaire. Nous sommes fiers d'avoir fait des concours avec nos chansons a cappella et néo-trad. La chanson et la musique traditionnelle se métissent. Écoutez les démarches de Rosier, anciennement Les Poules à Colin, de MAZ et de Mélisande, pour ne nommer que ces projets, ils forment un nouveau son trad moderne.

Il y a peut-être dans la musique traditionnelle québécoise, comme dans toutes les traditions,  un rythme universel qui mérite d'être partagé, mélangé, métissé. Écoutez à cet effet un exemple merveilleux de métissage : Salam Québec d'Hassan El Hadi. Le trad québécois c'est un son unique au monde qui mérite d'être connu et respecté comme tel mais que nous avons hâte de voir approprié par tous pour que la tradition vive.


Pour ce qui est des géants du web, il en revient aux gouvernements nationaux de faire en sortent que les musiques locales y soient mieux représentées.


Qu’est-ce qui vous inquiète le plus pour la pérennité de l’espèce humaine ?

Les rêves bourgeois et les paradoxes des bien-pensants.


Que doit-on changer au plus sacrant au nom des générations à venir ?

Accepter sa propre culpabilité. Se changer soi-même.


Quels sont vos plus grands irritants en général ?

La vie nous irrite en général, mais la mort encore plus.


Quels sont les plus beaux coups qu’on a faits globalement dernièrement, que ce soit sur le plan social ou environnemental ?

Dernièrement, nous nous accrochons à la capacité des nouvelles générations à se mobiliser comme l'a démontrée, entre autres, la marche pour le climat de Montréal. Encore là, ces 500 000 personnes réussiront-elles à se débarrasser de l'emprise du rêve américain et de leurs propres paradoxes ?


Malgré la lucidité et une grande conscience derrière les propos de vos chansons, comment faites-vous pour préserver l’espoir face aux défis que notre civilisation aura à surmonter ?

Nous sommes incapables d'influencer nos voisins. Alors, nous n'abordons pas les défis au niveau civilisationnel. Nombre des gens que nous connaissons qui prétendent changer le monde sont, dans les faits, en dehors de la parole, des amis du système. L'espoir réside dans nos propres gestes et dans nos refus.


Quels moyens avez-vous pour vous ressourcer, pour revenir à l’essentiel ?

Nous passons nos vies à surveiller nos gourganes et à regarder l'eau du lac devenir glace. Entre deux saisons, quelques chansons. Puisque nous y aspirons, il nous est de plus en plus difficile de revenir à l'essentiel.


Cultivez-vous un aspect de la spiritualité dans vos vies, peu importe sa forme ?

Non. Mais, nous concevons que le Québec est en manque de sens.

📷 André Chevrier

Un grand merci à Florence Payette et Louis-Philippe Dupuy pour s'être prêtés au jeu de manière si honnête et transparente. Leurs réponses ont bien virées nos questions de direction pour les ramener plus proches d'eux, plus près du concret, avec leurs réflexions terre-à-terre. Gardez un oeil sur les activités des Loup sur le web.

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