vendredi 1 novembre 2019

INTERVIEW | Chandail de Loup

   📷 André Chevrier

Tout sauf de la quétainerie avec ce groupe au nom imagé


Le tandem basé à Val-David, ce pittoresque village qui baigne dans la culture et la nature au beau milieu des montagnes Laurentienne, fait paraître un premier album néo-trad bien de son époque avec Sul Bord, sur l'étiquette Les Disques Albert.


https://chandaildeloup.bandcamp.com/
Graphisme : Stéphan Lorti | Haus Design
À contre-courant de l'ère numérique pour son approche musicale qui s'inspire du la musique traditionnelle québécoise, mais franchement pertinent et actuel avec ses propos aussi lucides que conscients, les chansons de l'album sont définitivement dignes d'attention. Le tandem Florence Payette et Louis-Philippe Dupuy a su s'entourer de forts talentueux et réputés musiciens pour l'enregistrement des 9 pièces à l'instrumentation étoffée. Appuyé par Gabriel Hardy (Yelo Molo), Jean-François Groulx (Edgar Bori), Michel Duguay et Hugo Perreault (Okoumé), Alain Bergé (Jean Leloup), Michel Robichaud et Guido Del Fabbro pour les arrangements à cordes, ainsi que par un trio de cuivres, le binôme est aux antipodes de la formule épurée de ses deux précédents EP. Fabriqué au Studio À Vendre et au Studio Grosse Roche, la bande n'a pas lésiné sur les méthodes de production et ça s'entend sur ces pièces dotées d'une réalisation exemplaire ! Une sonorité qui est une sorte d'heureux mélange de Mes Aïeux, Zébulon et de Pépé et sa guitare pour un alliage qui mérite largement d'être mieux connu et bien davantage entendu.



Avec son approche qui rend hommage au patrimoine québécois de manière fort habile et contemporaine, il n'est pas étonnant que le groupe se soit hissé en finale de la vitrine Ma Première Place des Arts en 2018 et qu'il a fait un passage remarqué aux Francouvertes ainsi qu'au Festival International de la Chanson de Granby en 2015. Depuis, les Loups ont trimbalés leurs chansons de la Saskatchewan jusqu'en France, ameutant les publics avec leur énergie contagieuse sur scène.

📷 André Chevrier
Comme vous pourrez le constater, notre entretien avec nos deux protagoniste est rempli de gros bon sens avec nos échanges sur ce qui cloche dans notre société et bien d'autres réflexions sur le sort de l'humanité. Cette intime incursion dans le psyché de nos deux protagonistes arrivera fort probablement à attirer votre curiosité, même si, de prime abord, ce ne soit pas nécessairement votre style musical de prédilection. Bonne lecture !


D’où est venu votre nom du groupe et pourquoi ?

Du marché aux puces parce qu'il était en spécial ! Au départ, c'était une blague. Le nom nous aide à garder un côté plus léger à notre démarche.


Expliquez-nous un peu votre processus créatif derrière la création de l’album Sul bord.

À la frontière des musiques traditionnelles, folks et actuelles, l'album explique le cheminement qui nous menés à quitter la ville pour la campagne.


De quelle manière la collaboration avec Guido Del Fabbro pour les arrangements à cordes s’est-elle matérialisée ?

Guido a participé aux albums de notre coréalisateur Michel Robichaud. Lorsque nous nous sommes mis d'accord, Michel et nous, pour mettre des cordes sur certaines de nos pièces, Michel a naturellement suggéré Guido. On lui a envoyé les pistes et il avait carte blanche et toute notre confiance. Confiance qu'il n'a pas trahie. Nous nous comptons chanceux de sa participation.


La richesse de l’instrumentation avec les cuivres et tout le bataclan, est-ce que c’est la vision que vous aviez dès le départ ?

L'approche plus simpliste en duo seul avait déjà été utilisée pour nos premiers EPs.  Nous savions dès le départ que nous voulions faire entendre à notre public et à un nouveau public une expérience « full band » pour notre premier album complet.  Nous étions certains d'un percussionniste et d'un bassiste et/ou d'un contrebassiste.

Une fois la base enregistrée, voix, guitare, basse et percussions (Alain Bergé), Michel et nous avons senti qu'il y avait de la place pour des arrangements plus complexes. C'est comme si les arrangements se sont imposés d'eux-mêmes.


Comment Gabriel Hardy (Yelo Molo) à la basse est arrivé dans l’équation ?

Michel Robichaud nous a suggéré les services de Gabriel pour enregistrer la maquette destinée à  Musicaction. Nous étions si content du boulot de Gabriel que nous avons gardé ses pistes pour l'album et l'avons embauché pour la suite. Ça été un peu le même processus qu'avec Guido. Nous ne pouvions assister aux séances d'enregistrement de la basse et nous devions laisser carte blanche à Michel et à Gabriel. À chaque  fois qu'on recevait les pistes nous étions nerveux du résultat. Mais, Gab nous a impressionnés à chaque chanson et nous a prouvé sa grande écoute et son talent. 


C’est tout de même audacieux d’avoir fait appel à autant de musiciens en cette époque où les gens n’achètent ou ne téléchargement pratiquement plus leur musique (à part une génération vieillissante) et que les redevances sont faméliques pour la musique en streaming. Ce faisant, la rentabilité des artistes en musique en cette ère du numérique passe par quoi ?

On a mis ça sua carte! (Marc Déry)

Nous sommes allés au bout d'une démarche et de de nous-mêmes sans penser, dans une certaine limite il va s'en dire, en fonction des dépenses et des revenus. Grâce à Michel nous avions des contacts avec de grands musiciens qui se sont investis dans notre projet et la section des cuivres de Liquor Store était disposée à jouer avec nous ! Pourquoi se priver d'autant de talents, d'autant de beauté ?

En ce moment, la rentabilité d'un grand nombre d'artistes en musique ne passe pas par le numérique. Elle repose surtout sur la perception d'une panoplie de droits dont, notamment, les droits de productions, les droits d'interprétation et les droits d'auteur. Nous passons d'un système de consommation, où les musiciens percevaient les fruits des ventes de leurs produits, à un système de perception des droits.

La rentabilité passera, selon nous, surtout par des changements politiques et, pour ceci, nous souscrivons à la démarche du RAM (le Regroupement des artisans de la Musique) et invitons tous les musiciens à s'y impliquer comme nous le ferons.


Comment en êtes-vous venus à booker votre lancement à la salle Claude-Léveillée de La Place des Arts ?

En tant que finalistes de la version 2018 du concours Ma Première Place des Arts, nous sommes en contact avec les gens SACEF (Société pour l'avancement de la chanson d'expression française), dont nous sommes de fiers membres, qui nous nous ont aidés à mettre en place notre lancement à La Place des Arts. Nous les remercions chaleureusement.

📷 André Chevrier

Le plus grand défi pour se faire connaître et entendre est sans l’ombre d’un doute la promotion, particulièrement aujourd’hui; noyés dans un flot perpétuel d’informations, comment peut-on arriver à tirer son épingle du jeu selon vous ?

- Être sincère.

- Sur les médias sociaux comme en chair et en os, aller chercher un public une personne à la fois.


Pourquoi avoir choisi d’élire domicile au cœur des montagnes Laurentiennes dans le village de Val-David ?

Nous sommes partis à Val-David pour habiter au bord de l'eau, pour respirer un autre air, pour la forêt juste à côté, pour tous les services accessibles à pied et pour la proximité de Montréal (Nous habitions sur le bord de l'autoroute 15 et sommes à 45 minutes de route sans trafic).


Ce n’est pas un peu s’éloigner de son profit lorsque bien des créateurs issus de toutes les régions du Québec veulent se frayer une place en ville ?

Le « profit » du musicien est dans le mouvement. Il faut jouer sur tout le territoire. Même les artistes montréalais doivent partir pour vivre.


Que souhaiteriez-vous que les auditeurs et spectateurs retiennent de leur expérience ?

Qu'à maints égards, nous vivons la même vie. Nous sommes ses travailleurs.


Dans vos rêves les plus fous, mais tout de même un peu réalistes, où souhaiteriez-vous emmener votre carrière musicale dans le contexte social-économique actuel ?

Selon nous, la vraie question n'est pas tant de savoir où emmener notre carrière mais plutôt comment changer le contexte social-économique. Depuis le début nous progressons constamment et avons l'immense honneur de vivre, simplement, de la musique. Mais, pour continuer, il va falloir « une révision du modèle de partage des revenus provenant de la commercialisation de la musique. »


En porte-étendards des traditions, de nos racines et de notre culture en cette époque de métissages culturels et avec la mondialisation imposée par les géants du web (Netflix, Spotify, etc.), sentez-vous que notre identité est plus menacée que jamais ?

📷 André Chevrier
Le métissage ne menace pas l'identité. Quand nous avons commencé, nous voulions humblement amener le son trad à une musique populaire. Nous sommes fiers d'avoir fait des concours avec nos chansons a cappella et néo-trad. La chanson et la musique traditionnelle se métissent. Écoutez les démarches de Rosier, anciennement Les Poules à Colin, de MAZ et de Mélisande, pour ne nommer que ces projets, ils forment un nouveau son trad moderne.

Il y a peut-être dans la musique traditionnelle québécoise, comme dans toutes les traditions,  un rythme universel qui mérite d'être partagé, mélangé, métissé. Écoutez à cet effet un exemple merveilleux de métissage : Salam Québec d'Hassan El Hadi. Le trad québécois c'est un son unique au monde qui mérite d'être connu et respecté comme tel mais que nous avons hâte de voir approprié par tous pour que la tradition vive.


Pour ce qui est des géants du web, il en revient aux gouvernements nationaux de faire en sortent que les musiques locales y soient mieux représentées.


Qu’est-ce qui vous inquiète le plus pour la pérennité de l’espèce humaine ?

Les rêves bourgeois et les paradoxes des bien-pensants.


Que doit-on changer au plus sacrant au nom des générations à venir ?

Accepter sa propre culpabilité. Se changer soi-même.


Quels sont vos plus grands irritants en général ?

La vie nous irrite en général, mais la mort encore plus.


Quels sont les plus beaux coups qu’on a faits globalement dernièrement, que ce soit sur le plan social ou environnemental ?

Dernièrement, nous nous accrochons à la capacité des nouvelles générations à se mobiliser comme l'a démontrée, entre autres, la marche pour le climat de Montréal. Encore là, ces 500 000 personnes réussiront-elles à se débarrasser de l'emprise du rêve américain et de leurs propres paradoxes ?


Malgré la lucidité et une grande conscience derrière les propos de vos chansons, comment faites-vous pour préserver l’espoir face aux défis que notre civilisation aura à surmonter ?

Nous sommes incapables d'influencer nos voisins. Alors, nous n'abordons pas les défis au niveau civilisationnel. Nombre des gens que nous connaissons qui prétendent changer le monde sont, dans les faits, en dehors de la parole, des amis du système. L'espoir réside dans nos propres gestes et dans nos refus.


Quels moyens avez-vous pour vous ressourcer, pour revenir à l’essentiel ?

Nous passons nos vies à surveiller nos gourganes et à regarder l'eau du lac devenir glace. Entre deux saisons, quelques chansons. Puisque nous y aspirons, il nous est de plus en plus difficile de revenir à l'essentiel.


Cultivez-vous un aspect de la spiritualité dans vos vies, peu importe sa forme ?

Non. Mais, nous concevons que le Québec est en manque de sens.

📷 André Chevrier

Un grand merci à Florence Payette et Louis-Philippe Dupuy pour s'être prêtés au jeu de manière si honnête et transparente. Leurs réponses ont bien virées nos questions de direction pour les ramener plus proches d'eux, plus près du concret, avec leurs réflexions terre-à-terre. Gardez un oeil sur les activités des Loup sur le web.

mardi 22 octobre 2019

CRITIQUE | Marie-Pierre Daigle

📷 Maxime Labrecque

Au-delà des traditionnels violons arrive cette artiste

avec ses chansons aux métissages éclectiques


Originaire de Saint-Pamphile, une petite ville située au sud de la région Chaudière-Appalache, tout près de la frontière américaine et l'état du Maine, la musicienne a multiplié les cordes à son archet en flirtant avec le jazz, la pop, la musique expérimentale et le folklore québécois.


Après avoir trouvé sa voie en tant que musicienne et sa voix en tant que chanteuse au sein des projets Pétrol-17, Horloge Grand-Père et Les Sabots de Denver, toutes des expériences formatrices, elle se lance enfin en solo dans la composition de son propre univers musical aussi rafraîchissant que singulier.

Pochette | Maxime Labrecque
Pour la réalisation de son premier enregistrement Perdre son temps, Miss Daigle s'entoure de musiciens chevronnés, avec Daniel Baillargeon et sa touche aussi unique que créative à la réalisation et la guitare (Sharcüt, VioleTT Pi, Yokofeu), le bassiste Mathieu Deschenaux (Gadji-Gadjo, Le Hot Club de ma Rue) et Yannick Parent à la batterie (Mentana, Viviane Audet). Cet EP c'est un peu comme faire l'écoute des premiers albums de Mara Tremblay sur l'acide pour les arrangements qui sortent des sentiers battus avec des structures qui surprennent à chaque détour ! Il s'agit d'un heureux mélange d'éléments issus de la chanson populaire avec ses racines ancrées dans le folk doté d'une approche contemporaine et une bonne touche de musique alternative. Les textes conscients et lucides sont d'autant de douces claques à la décadence de notre société de consommation, dépeignant autant d'habiles portraits de la bêtise humaine à son paroxysme. Sa poésie rappelle jusqu'à un certain point la plume de Fred Fortin ou de Dany Placard. Le traitement sonore inusité et très inspiré se démarque magnifiquement des nombreux émules du courant néo-trad en emportant les auditeurs complètement ailleurs, en terrains à la fois familiers et redoutablement originaux où le talent se sent à plein nez. Gageons que ce n'est qu'un début d'une carrière musicale florissante de cette artiste qui mérite une attention particulière, autant pour la musicalité exceptionnelle que ses habiles proses !


Ne manquez pas le lancement de cette grande aventure en formule 5@7 au mythique Verre Bouteille de Montréal, mercredi le 23 octobre 2019. En attendant, voici un bref aperçu de son univers musical, toutefois sans les musiciens que l'on retrouvera sur scène, mais en compagnie de Hugues Tremblay, co-auteur de la pièce titre du EP sur cette prestation inédite de cette charismatique artiste à surveiller !

vendredi 11 octobre 2019

CRITIQUE | Valse Fréquence - Ci-haut, Ci-bas

📷 Gabrielle Thiffault

Les aléas émotionnels où

danse doucement le spectre sonore


La formation québécoise composée de Thomas Léger au chant et à la batterie (un vrai Phil Collins, non, vraiment pas en fait... Et c'est ben correct !), Anne-Marie Milev à la guitare et Louis Houle-Collin à la basse, revient à la charge sur ce tout nouveau mini-album de cinq pièces qui donne suite à leur premier EP paru en septembre 2017.


Après sa participation qui a marquée l'édition 2018 du tremplin Les Francouvertes, pour se rendre en demi-finales du Festival international de la chanson de Granby en 2019, il est facile de comprendre l'appréciation de la critique pour sa formule rock-atmosphérique. Des progressions aussi inspirées que complexes démontrent toute l'ingéniosité ainsi que la virtuosité des musiciens du groupe montréalais et visiblement la magie opère autant sur ses enregistrements que devant public !

📷 Olivier Ross-Parent

Sur les compositions de ce maxi, une certaine approche musicale comparable à celle du groupe Half Moon Run est à noter. Les influences de Radiohead et de Sigur Rós sont perceptibles, particulièrement pour les arrangements, ainsi que pour les harmonies et ses envolées instrumentales. L'approche vocale soufflée, jumelée à des structures aux atmosphères vaporeuses sont comparables à la touche de KarkwaL'ambiance oscille entre l'impression du grandiose et l'intimité de ses passages plus minimalistes. L'apport de Melanie Venditti au violon sur quelques pièces ajoute beaucoup d'émotions aux envoûtantes compositions.


Les illustrations sont des créations de l'artiste visuelle Camille Sarrazin-Dallaire qui a eu toute la confiance nécessaire de la part du groupe afin de créer un univers visuel pour chaque pièce de l'album. L'artiste et les œuvres étant disponibles sur place, voilà la parfaite occasion pour venir découvrir ses créations en parallèle au lancement !


L'album est disponible via Bandcamp au prix que vous désirez et sur vos plateformes d'écoute en continu préférées dès le vendredi 11 octobre sur l'étiquette Sainte-Cécile.

mardi 8 octobre 2019

INTERVIEW | Réglisse Noire

📷 Josée Lecompte


Malgré ce que pourrait laisser sous-entendre son nom,

le groupe ne verse pas dans la musique pop bonbon



La formation est essentiellement le projet solo de Geneviève Hould qui renaît des cendres de la formation punk-rock Les ShrimpS, active sur la scène undergound québécoise entre 2008 et 2016, avec un premier mini album fort prometteur.



Ce nouveau projet s'est formé à Montréal en janvier 2018 autour des textes de Geneviève (chant et guitare), avec l'apport de David G. Pelletier à la guitare, Denis Paquin à la batterie et au chant et Olivier Mathieu à la basse et aux chants. Ensemble, ils fabriquent une sonorité rock un peu sombre, empreinte de mélodies à la fois pop-synthétique et country psychédélique.

La recette gagnante de ce court enregistrement vient d'un heureux mélange d'éléments du type rock-atmosphérique qui rappelle légèrement Monogrenade ou KPLR et, par moment, d'ambiances dignes d'un western-spaghetti à la sauce d'Ennio Morricone où la formation Psychocaravane vient à l'esprit au niveau musical, puis vaguement à Lili Fatale pour le timbre de voix. (OK, j'avoue que cette référence trahit moyennement mon âge !). Les scénarios à la fois abstraits et imagés que dépeint l'habile plume de Geneviève sont tantôt percutants, tantôt plus intimistes, mais toujours d'une poésie poignante. Avec les cinq pièces de leur EP homonyme, on comprend aisément pourquoi le groupe s'est retrouvé parmi les lauréats de l'édition 2019 de la vitrine québécoise Ma Première Place-des-Arts !

Le lancement de Réglisse Noire a lieu le samedi 12 octobre à 21h30 à L'Esco et je vous suggère fortement d'arriver tôt puisqu'il s'agit d'un événement gratuit ! En guise d'avant-goût, voici une incursion dans le cœur et la tête même du groupe avec Geneviève Hould en entrevue.
Bonne lecture !


Comment le groupe a pris forme ?

Au départ, j'ai contacté mon ami David G Pelletier pour casser des tounes que je grattais seule chez moi. Ça faisait un bout que j'avais joué de la guitare ! Je pensais que j'allais seulement chanter pis il m'a dit : Nenon, tu gardes ta guit pis tu joues ! On se descendait des bouteilles de gin pis des bières haha ! Ensuite, mon copain Olivier a embarqué à la basse et Denis au drum.


D’où est venu le nom du groupe ?

D'une soirée dans un bar où je m'amusais à jongler avec des noms, puis Réglisse Noire a sorti du lot. Je trouvais que le nom concordait bien avec notre genre puisque c'est pop et rock, mais il y a un côté dark qui nous éloigne de la pop commerciale disons.


Quel est le processus créatif derrière les pièces de votre EP ?

On essaie d'être le plus honnête possible avec le texte, de rester dans le mood de celui-ci. J'arrive avec une mélodie voix/guit puis les gars amènent la chanson à un autre niveau. On essaie toujours qu'il y ait une couleur rock/dark country, on travaille dans ce sens-là.


Quelles sont les sources d’inspiration derrière l’écriture de vos chansons ?

Je suis toujours très honnête dans mes textes, je ne cache rien, c'est très personnel à ce que je vis. J'essaie de rendre le tout imagé et avec une certaine poésie. Je me dis que tant qu'à se mettre à nu devant un public, aussi bien montrer qui on est vraiment. Les chansons parlent d'amour, de mon vécu, autant le passé que le présent.


Qu’est-ce qui s’est passé depuis la fin du groupe punk Les ShrimpS et qu’est-ce qui a motivé ce virage musical ?

La rupture des ShrimpS s'est passé d'un commun accord. Je me suis rendue compte que la scène me manquait, que c'était là que je me sentais vivante. J'avais des textes qui ne collaient pas à l'univers des ShrimpS, mais que j'aimais beaucoup. Après cette rupture je me suis dit que je pouvais bien démarrer mon projet.


Comment ça s’est passé de travailler avec Vincent Blain (L'Indice) au studio Madame Wood ?

Vincent c'est un bon ami à moi. On se connait depuis longtemps, il était dans Les ShrimpS aussi. C'est comme un grand frère pour moi et c'était naturel de travailler avec lui. Il connaît mes zones de confort et me pousse quand je dois sortir de celles-ci. J'ai toujours trouvé que c'était le Yoda des textures sonores, j'aime beaucoup son univers musical !


Grand gagnant du plus récent concours Ma Première Place-des-Arts, que retiens-tu de cette expérience ?

Je suis habituée de faire des shows dans des bars et ne pas trop préparer ce que je vais dire ou faire. Le contexte de ce concours m'a sorti de cette zone, c'était le plus gros défi à relever. Le concours est très encadré, ce qui fait que parfois tu te demandes comment amener tes chansons dans un contexte de concours où tu es jugé ! La conclusion a été de rester moi-même, de ne pas changer mon approche avec le public. Je crois que les artistes qui se dénaturent pour plaire passent à côté de la plaque ! Ça paraît toujours quand c'est pas naturel.


Comment l’idée pour le clip animé de la pièce Maison en carton s’est matérialisée ?

Encore une fois, j'ai fait appel à un ancien membre des ShrimpS, Philippe Blain. On a été près de 10 ans en couple. Maison en carton; c'est une chanson très personnelle, je lui ai fait entièrement confiance, il me connaît bien, je savais qu'il allait rendre ce clip touchant et original. Philippe c'est une bibite créative !


Puisque votre EP ne compte que 5 chansons, faites-vous des covers en spectacle, comment choisissez-vous votre répertoire ?

On a plus que 5 chansons à notre actif, mais vu qu'on s'autoproduit, on commence avec un EP, ça coûte cher haha ! Mais sinon, on reprend des chansons que j'ai écrites avec Les ShrimpS. On se permet un cover ou deux que je ne choisis pas en fonction de leur popularité, mais parce qu'ils me font vibrer. J'essaie de faire découvrir des artistes que j'aime au public. Déjà que je suis zéro fan de band de covers, tant qu'à en faire, je choisis des chansons qui collent à moi et à l'univers de Réglisse Noire.


Que souhaiterais-tu que les auditeurs et spectateurs retirent de leur expérience ?

C'est notre premier pas dans l'univers musical québécois, je veux que les auditeurs nous découvrent. Le défi était de se trouver un ''son''. Je crois que notre force c'est d'avoir des textes sensibles et fragiles, très collés à mon vécu, mais d'amener la musique au genre qui colle au groupe soit le rock-pop dark. Nous sommes honnêtes dans notre démarche, ce que vous entendez, c'est ce que nous sommes.


Quelle est ta plus grande source de préoccupation pour l’avenir, autant au niveau social qu’environnemental ?

Ça va peut-être sembler léger, mais je crois que les réseaux sociaux dénaturent l'être humain. Plusieurs vivent à travers un écran, ils oublient qui ils sont vraiment, ils vendent du rêve, ils se créent une vie, un personnage qu'ils ne sont pas vraiment. Ça prend du courage et une grande humilité pour ne pas embarquer dans cette "game" virtuelle. J'ai envie de voir l'humain se souder aux autres en vrai et non via des applications.


À l’approche d’une nouvelle élection, quels devraient être les principaux enjeux de nos élus ?

L'environnement, la famille, l'éducation all the way ! On dirait que ça prend toujours le chaos pour faire réaliser les vrais enjeux aux politiciens, une bonne claque dans face ! Ce serait bien que pour une fois de prévoir le coup plutôt que de l'encaisser alors qu'il est trop tard. Il me semble que c'est logique, mais le système capitaliste nous éloigne des besoins de bases pour le bon fonctionnement d'une société.


Gardes-tu une place pour la spiritualité dans ta vie, comment fais-tu pour te ressourcer et pour te reconnecter à l’essentiel ?

La spiritualité, je la voit comme quelque chose de simple et non d'ésotérique. L'amour, être avec des amis(es), décrocher dans le bois, se crisser d'être aimé de tout le monde, s'enlever le plus de poids possible de sur les épaules, rester ouvert à tout ! Accepter ses moments sombres, ses défauts, ne pas les démoniser, les comprendre et grandir à travers, c'est ça devenir soi-même et être en paix.


Un grand merci à Geneviève Hould pour s'être prêtée si généreusement à l'exercice de notre entrevue ! En attendant le lancement, voici une pièce où Mara Tremblay vient particulièrement à l'esprit, extraite de l'album à paraître le 11 octobre, disponible chez tous les bons disquaires et via vos services d'écoute en continu préférés.

mardi 24 septembre 2019

INTERVIEW | Jøhan Gass


Sur l'album Libres & Sauvages l'artiste basé en Estrie entreprend un audacieux virage musical, plus exploratoire et recherché que jamais !

Sa sonorité auparavant plus manouche et festive cède aujourd'hui sa place à un récit engagé aux teintes beaucoup plus expérimentales et profondes que sur ses créations précédentes, où la spiritualité et l'écologie fusionnent dans une forme de slam interprété de manière fort théâtrale. 


Le thème principal de l'album est un appel au changement et à la résistance, une ode à l'espoir et à la solidarité. Des textes lucides, empreints d'une grande conscience et remplis de sens autant que de sensibilité, portés par des arrangements à grands déploiement ainsi qu'appuyé par des harmonies vocales fort recherchées. Mût par une forme de sagesse ancestrale, sa plus récente création s'inspire de différents symbolismes et des éléments, telle une fresque intemporelle. L'univers de ce fier Sherbrookois captive particulièrement l'attention grâce à la qualité de son esthétisme, par les costumes, maquillages et une mise en scène fort habile. Un enregistrement à la fois poignant qui se veut une sorte d'éveil spirituel aussi collectif que personnel.



Ma suggestion de pièces à écouter en priorité : Prophète bleu débute l'album en grande pompe, ensuite le ton dramatique de la pièce Pour une dernière fois (qui n'a rien à voir avec Gerry Boulet) et Valhalla est une hymne cinématographique au refrain accrocheur. Voici notre entretien d'une grande profondeur où Jøhan s'est livré à cet exercice sans censure, en toute honnêteté et de manière fort généreuse. Bonne lecture !


Être artiste n’a jamais été un chemin simple à suivre, as-tu eu des moments de découragement en remettant tes choix de vie en question ? Quels conseils aurais-tu à donner à ceux qui veulent suivre leurs rêves et de vivre de leurs passions ?

C’est évident que j’ai eu des moments très difficiles. Le doute fait partie du processus artistique. Mais je ne pourrais pas vivre autrement. La création fait partie de mon ADN et je me sentirais dépérir si je ne faisais pas ma musique et si je ne portais pas ce message aujourd’hui.

Le conseil que je donnerais à ceux qui veulent suivre leur rêve serait de tripper avant tout, d’être passionné et de trouver des moyens pour pouvoir continuer cette passion même si on ne peut pas en vivre pleinement. Je réalise d’autres activités professionnelles en accord avec mes convictions pour pouvoir vivre, je pense que cela nourrit mon art et surtout mon indépendance, mais c’est un défi constant, surtout pour trouver du temps et des ressources pour continuer à créer dans de bonnes conditions.


Qu’est-ce qui a été la motivation première derrière ce virage artistique ?

Si tu parles du virage artistique depuis Le Temps File, mon premier album, ce n’était pas vraiment une motivation, mais une nécessité. Je devais revenir à moi, à ma spiritualité et à ma quête de sens. Avec Le Temps File j’essayais de me prouver à moi-même que j’étais un artiste valide, que j’avais ma place dans le monde du spectacle, que j’existais en tant que créateur. Cette recherche de légitimité m’a épuisé, car je cherchais à combler par l’extérieur un manque intérieur de confiance dans mon chemin.

Je suis donc rentré dans mon monde intérieur et j’ai trouvé ma force et mon cœur. Cela a nourri mon courage pour assumer le message que je portais depuis toujours en moi. Cet album Libres & Sauvages fait donc partie intégrante de ce message.


Comment ton processus créatif a pris forme pour l’album Libre & Sauvage ?

J’ai fait un long détour... Après la tournée et les aventures de mon premier album, je me suis plongé dans ma grotte de création. J’avais envie de revenir à l’essentiel et de me tenir loin de la scène. J’avais envie de plus de profondeur, d’authenticité, de trouver mon véritable centre moteur artistique. J’ai alors recommencé à écrire. J’avais déjà commencé à écrire un roman de science-fiction après mes études et je me suis replongé dans un monde complètement imaginaire, avec sa géographie et son histoire propre, des villes et des technologies particulières, et des personnages évoluant dans ce décor.

J’ai écrit le scénario et je l’ai retravaillé avec Ginette Souchereau et Farzin Farzaneh pour en faire un projet de film à moitié réel (avec des filtres) et à moitié animation. Le titre était Arbre de Vie, comme une chanson que je venais de composer après Le Temps File. Ce projet de film parlait de trouver sa voie et de résister dans un monde hostile, de retrouver sa place dans une forêt mystique et éternelle et de retrouver pour les personnages le légendaire Arbre de Vie, qui pourrait mettre fin à une guerre millénaire… En parallèle du scénario, j’ai réalisé un démo de chanson dont Vincent Poirier un autre musicien de Sherbrooke, avait produit et fait les arrangements.

Ça a été une formidable plongée en moi. Plus j’avançais et plus je voyais que tous les personnages étaient une partie de moi. Plus je plongeais dans la quête des personnages, leurs émotions et leur destinée et plus je comprenais la mienne. Les symboles étaient très forts et puissants. J’ai déposé le scénario dans le bureau d’un producteur et ça n’a rien donné de son côté. Mais après plus de deux ans de travail sur le projet, je me rendais compte que je ne pouvais plus aborder la création et la musique de la même manière.

Je voulais développer ce côté cinématographique, amener les gens dans un univers sonore et poétique unique. J’avais aussi soif de sens, de spiritualité, de porter ce message que j’avais en dedans le plus loin possible. Ensuite J’ai fait plusieurs stages et résidences artistiques à l’automne 2018, cela m’a mis dans un mode recherche et création. Je me suis alors abandonné à mon imagerie intérieure et à mon élan spirituel. J’ai aussi retrouvé ma poésie première, plus brute et passionnée.

Après avoir composé la chanson Libres & Sauvages, je savais que j’avais atteint quelque chose et j’ai poursuivi dans cette veine. C’est à ce moment-là que j’ai vu que j’étais sur la voie d’un nouvel album. Jesse Ens avec qui je collaborais déjà m’a aidé à mieux structurer mes idées tout en proposant d’autres avenues musicales. Et Skye Sauvage m’a permis de rentrer dans la sphère rock-électro avec la programmation des percussions électroniques et ses arrangements de synths. Elle apportait aussi l’aspect guerrière avec son travail de contre chant (backvocals).


Quel est le symbolisme derrière l’esthétisme des costumes et des maquillages pour le vidéoclip Libres & Sauvages ?

C’est une esthétique qui se rapproche du conte fantastique et qui fait écho à mon projet de film d’animation... On voulait amener un côté intemporel. On voulait également faire une référence aux peuples premiers, qu’ils soient vikings, celtes, amérindiens, mésopotamiens, berbères, etc.

On a tous 40 000 ans de néolithique et de culture très proche de la terre dans notre histoire. L’invention de l’écriture et de l’agriculture ont 8000 ans max… À l’échelle de notre histoire humaine, notre ère de technologie moderne n’est donc qu’une poussière. Donc on voulait utiliser ce symbole pour nous rappeler nos origines, pas pour dire qu’il faut retourner en arrière, mais plutôt pour mieux connaître notre passé et ainsi mieux savoir ce que nous devrions aspirer pour le futur ! Quand on sait d’où on vient, c’est plus facile de savoir où on veut aller, car nous prenons conscience de la totalité de notre bagage et donc de qui nous sommes !

Je pense que si nous reconnectons avec nos racines et le sacré de la nature, tout en gardant le meilleur de nos technologies et de nos connaissances actuelles, nous serons alors sur le bon chemin. Nous deviendrons alors des gardiens de la Terre, plutôt qu’un cancer pour notre planète.

Rablais disait que : «Sciences sans conscience n’est que ruine de l’âme». Il faut allier les deux pour aller quelque part, la conscience c’est le capitaine, les connaissances c’est le bateau. Actuellement c’est le capital qui est le capitaine, et c’est ça le problème. Et puis pour revenir aux costumes c’est Skye Sauvage, qui était la directrice artistique du vidéoclip qui a pensé à tout ça, qui a fait les recherches pour les costumes, les maquillages et qui a fait les tests avec les danseurs et les comédiens.


Ceci ne va-t-il pas un peu à l’encontre du message véhiculé, en contrastant avec la simplicité volontaire et des valeurs minimalistes, en paraissant quelque peu superflu aux yeux de certains écolos purs et durs ?

Je n’ai pas envie de me définir dans un courant de pensée plus qu’un autre et je me tiens loin des extrêmes. Je veux être rassembleur et inclusif. Et puis au-delà de tout ça, je veux inspirer les gens avec mon univers artistique. À mon sens, la fonction première de l’Art est d’inspirer les gens en proposant quelque chose de touchant. L’inspiration est une porte vers le divin et le sacré en nous.

Et mon univers artistique est plein de vie et de couleurs, j’aimerais que les gens s’affirment et portent haut et fort leurs couleurs à eux, qu’ils affirment leurs flamboyances et leurs différences. Plus on s’aimera dans notre magnificence et plus on pourra aimer la beauté du monde qui nous entoure et plus on voudra la protéger.

Et puis je ne pense pas que simplicité volontaire rime avec avec pauvreté d’apparence, tous les costumes nous ont été prêté généreusement par la boutique Oz Importations de Sherbrooke, dont la majorité des vêtements sont issus du commerce équitable ou d’artisans locaux.


Que souhaites-tu que les auditeurs et spectateurs retirent de leur expérience ?

Une plongée dans mon univers qui permettrait une rencontre authentique dans celui-ci. J’aimerais que ça leur permette de mieux rentrer en contact avec leur authenticité. J’aimerais aussi que mon art les inspire et les pousse à rayonner à leur tour. Car ensemble nous sommes plus forts et il nous faudra nous inspirer les uns les autres pour dessiner un monde plus juste et en harmonie avec nos écosystèmes.

Le rôle de l’inspiration est d’ouvrir une porte dans l’esprit de l’auditeur, pour générer une nouvelle énergie d’action. J’aime travailler dans cette optique pour m’inspirer moi-même et faire rayonner mon message et mes trouvailles aux autres à travers ma musique par la suite.


À l’approche d’une nouvelle élection, quels devraient être les principaux enjeux de nos élus ?

De parler de communauté, de bien-être et d’environnement local. De parler de la protection de nos forêts et de nos zones de conservation et de replanter des arbres à l’échelle locale et nationale.

En somme, j’aimerais que les principaux enjeux soient centrés sur le bien commun de l’être humain et de la Terre. Plus on se sentira unis et conscients de nos potentiels, plus on se sentira appartenir à notre environnement et notre communauté, mieux on se sentira ensemble et plus on pourra avoir l’ambition de faire de grandes choses tant au niveau international qu’au niveau local. Ça revient à l’amour à soi, qui influe sur l’empathie et par extension à l’amour de notre environnement, de notre boisé local, de nos parcs et forêts.

C’est une des raisons pour lesquelles j’ai filmé une grande partie du vidéoclip Libres & Sauvages dans le bois Beckett de Sherbrooke, qui est une des rares forêts anciennes protégées dans un cadre urbain. C’est pourquoi je suis si attaché à ma ville : la belle Sherbylove et son centro, car ici et dans la région de l’Estrie j’ai développé une communauté qui me ressemble, de créateurs, entrepreneurs et de passionnés, pleins de rêves et d’espoir.


En cette époque, d’accessibilité à l’expression personnelle, il me semble que nous sommes collectivement plus divisés que jamais; campés derrière nos opinions extrêmement polarisées. Avec internet qui devait nous rapprocher au départ, la technologie nous a encore plus éloignés les uns des autres, jusqu’à nous rendre mal-adaptés socialement. Une civilisation d’individualistes, égocentriques, voire même narcissiques, alors comment peut-on espérer que nous allons être capables de nous regrouper afin de travailler sur un véritable projet de société ?

Je ne partage pas ton point de vue sur Internet, car pour moi c’est l’inverse qui s’est produit. Je m’en suis servi comme d’un outil pour créer, diffuser et par conséquent mieux me connecter avec ma communauté. Le meilleur exemple est ma campagne de financement participatif avec La Ruche Estrie qui m’a permis de financer une grosse partie de l’album, soit près de 6000$.

Dans ma création aussi, tant au niveau de la production d’enregistrement de musique ou de vidéos, YouTube et ses tutoriels gratuits sont une source immense de possibilités, je me sens proche alors de la communauté mondiale de créateurs audiovisuels ! Mais j’entends ton point et je sais que certaines personnes ressentent cet éloignement. Les gens se sentent parfois impuissants, car on remet toutes les responsabilités sociales dans les mains des individus.

Mais selon moi l’humain n’est pas individualiste par nature, mais certains mécanismes de notre société le poussent à l’être, effaçant le sentiment de bien commun de reliance. Éva Llouz, une philosophe franco-israélienne en parle d’ailleurs très bien dans son essai sur le bonheur. Ça explique un peu le phénomène de l’écoanxiété également.

Si tu n’es pas heureux c’est de ta faute car tu n’es pas assez positif, si tu n’as pas d’argent c’est de ta faute car tu ne travailles pas assez, et si la planète va mal s’est que tu manges trop de viande et que tu ne recycles pas assez. Ce discours nous hyper-responsabilise et nous met dans un état total d’impuissance, car comment sauver le monde en étant réduit à nos actions individuelles ?

On oublie que la majorité de la pollution est générée par les industries. Si je n’ai pas d’argent, c’est peut-être aussi qu’il faudrait mieux répartir les richesses de ce monde, si la planète va mal c’est peut-être aussi que la grosse responsabilité vient des décisions prises par les milieux politiques et économiques dans les 30 dernières années, etc. Comme dirait ma blonde Skye, qui est très sage ! (rire), il faut arrêter de nous pointer du doigts les uns les autres. Il faut s’unir pour pointer du doigt, ensemble, les vrais responsables.

Lors de la crise bancaire mondiale en 2008, les islandais se sont soulevés d’un bloc pour porter la responsabilité de ce désastre aux patrons de banques qui avaient choisi de faire des investissements douteux ayant conduit à une situation catastrophique pour le pays. Ils ont transformé les dettes de leur pays en année de prison pour les responsables. Ceux qui ont le pouvoir de changer les choses sont aussi responsables de leurs actions et de leur très grande influence. Si la Terre et les animaux avaient des droits et qu’ils étaient respectés jusqu’au bout, plusieurs dirigeant de gouvernement et d’entreprises pourraient clairement aller en prison !

J’espère que les mentalités vont évoluer dans ce sens, que nous soyons unis dans cette voie. Au 20e siècle la conscience de l’horreur et de la barbarie de la guerre ont amené la société civile et les tribunaux a inventé le terme crime contre l’humanité, pour que les responsables de tels massacres soient traduits en justice. J’espère que le crime contre la nature verra le jour, pour dissuader les responsables politique et économique de commettre de tel actes. Mais pour cela il faut élever notre niveau de conscience. Pour revenir à ta question, je pense que nous sommes capable de réaliser ce nouveau projet de société car nous l’avons déjà fait dans le passé.

Donc en tant qu’individu notre responsabilité est de rebâtir un vivre ensemble et un bien commun, une empathie pour les écosystèmes de la Terre. Nos écosystèmes sont peut-être unique dans l’univers, ils sont un joyau sacré. Et il nous faut nous inspirer les uns les autres, même si on se trouve de l’autre côté de la planète, pour parvenir à construire cette nouvelle ère de conscience et de perception.

On entends beaucoup parler de Greta Tunberg, qui est une grande source d’inspiration et de mobilisation, mais connaissez vous Boyan Slat, le jeune inventeur du procédé Ocena Cleanup, Aurélien Barreau, professeur d’astrophysique rebelle et défenseur de l’environnement, ou le jeune rappeur et militant pour la terre Xiuhtezcatl Martinez, qui a intenté un procès contre l’administration de Trump à l’âge de 16 ans avec le mouvement Earth Gardians, et qui a rallié beaucoup de jeunes à travers le monde ? Le projet de société se dessine devant nos yeux...


Parfois, à avoir des prises de positions, en ayant un discours de gauche avec l’écologie et en véhiculant des valeurs sociales, etc. on finit par prêcher seulement à des convertis pendant que l’on s’aliène des autres… Comment fait-on pour ouvrir un dialogue en cette époque de discours de sourds ?

En allant vers l’autre ! Mais c’est vrai que réseaux sociaux rapetissent notre univers, en nous divisant, en nous compartimentant, c’est  pourquoi c’est très important selon moi de rester très ouverts sur toutes les idées, de ne pas mettre de barrière, plus que jamais, de ne pas juger trop vite, il faut réfléchir et prendre le temps.

Dans ce monde qui se dessine pour être de plus en plus réactif et intolérant, il faut choisir d’être des guerriers de lumière ouvert sur le monde. Des gens qui font inspirer le courage et l’amour et qui vont hisser les enjeux sociaux et environnementaux bien au-dessus de la mêlée.

Je parle à tous les humains de la terre, car nous sommes tous concernés par l’avenir de nos écosystèmes. Nous sommes tous sur le même vaisseau spatial en voyage dans le cosmos. C’est notre intérêt à tous qu’il ne devienne pas une poubelle ou pire un tombeau, pour nous, mais surtout pour nos enfants et les générations à venir. Je pense que tout le monde peut se rallier à cette idée, c’est pourquoi mon art est apolitique.

Cela va aussi au-delà des genres, il nous faut être unis et en dialogue dans toute les sphères ! Dans la chanson Libres & Sauvages d’ailleurs je m’adresse à l’archétype du masculin sacré dans le premier couplet, puis à l’archétype du féminin sacré dans le second. On a vraiment besoin d’être unis. Et je parle d’archétype, car des femmes se reconnaîtront plus dans l’archétype masculin et inversement. Je pense que le monde a besoin de cette dualité, qui nous permettra de retrouver l’équilibre en nous et donc autour de nous.


L’on a beau encourager l’agriculture bio et les petits producteur locaux, de faire rouler l’économie sociale du mieux que l’on peut, de recycler, composter, consommer moins et plus intelligemment en éliminant le plastique afin de minimiser notre empreinte écologique en tant que consommateur. On sait qu’il faut changer notre mode de vie en tant que peuple occidental avant de frapper un mur, mais comment peut-on concrètement faire davantage ?

Encore une fois c’est ici l’individualisme et le sentiment d’impuissance qu’il faut briser. Nous ne sommes pas responsables individuellement de l’état de la planète. Il faut retrouver notre unité pour crier haut et fort à nos dirigeants et aux grandes entreprises que nous exigeons un changement. Tant au niveau local qu’au niveau international. Nous pouvons exiger à nos entreprises, institutions et gouvernements d’investir dans ce qui nous protège collectivement, de protéger encore plus nos milieux naturels, de favoriser le dialogue et l’ouverture !

Personnellement, je pense que pour changer les choses, il faut devenir une force positive et inspirante pour son milieu de vie : il faut être heureux et bien dans sa peau, en harmonie avec sa famille, ses amis, ses collègues, s’impliquer dans des associations de protection de l’environnement local, aimer son environnement, planter un jardin, et privilégier toujours le local dans ses achats. Mais il faut nous regrouper également pour ne plus nous sentir seul face à un problème qui est la responsabilité de tous et qui doit être débattu dans la sphère publique.


Quelle est ta plus grande source de préoccupation pour l’avenir, autant au niveau social qu’environnemental ?

Que les gens soient paralysés par la peur et le découragement, voir par l’angoisse, que les gens n’ait plus d’espoir.

Un de mes gars vivait de l’anxiété due à la situation environnementale. Je lui ai parlé de mon univers créatif, de l’arbre de vie, je lui ai répondu en poésie et en conte sur les problèmes qui nous sautent aux yeux. Je lui ai lu L’homme qui plantait des arbres. Je lui ai parlé de toutes les choses qui sont possibles. Ses yeux se sont allumés et son sourire est revenu. C’est pourquoi je suis là, pour inspirer les gens, leur redonner le souffle de leur pouvoir personnel. C’est dans la joie de vivre et l’espoir d’un monde meilleur que nous trouverons le carburant pour faire de grandes choses.

Il faut avoir les yeux ouverts sur les problématiques qui nous entourent, mais ne pas se laisser démolir par ces perspectives. L’être humain a aussi une tendance à être parfois catastrophiste, ce qui peut nourrir son désespoir et son inaction. Soyons des passionnés, des héros de notre quotidien, parlons-nous et rêvons ensemble. Alimentons-nous les uns les autres pour bâtir différemment les choses !

C’est aussi une des choses que j’ai faites lors de mon financement participatif pour cet album. Un pourcentage de ma campagne a été remis à l’organisme Action Saint-François, cela a représenté un chèque de plus de 200$. Cet organisme local se bat depuis plus de 20 ans à faire le ménage des cours d’eau dans la région de Sherbrooke. Je suis fier avec cette action d’avoir ainsi soutenu un effort au niveau de la protection de l’environnement à mon échelle.


Au cours des dernières décennies, nous avons vu nos données se faire utiliser autant au niveau publicitaire qu’à l’égard de propagande politique et idéologique. En passant par la désinformation, la manipulation de masse carburant à l’analyse comportementale via le big data, et j’en passe… À l’époque hyper-connectée, où la technologie s’est immiscée dans toutes les sphères de nos vies (ou presque), comment peut-on retrouver l’état sauvage ?

Je fais référence à ce problème de connexion qui, on le sait, est très actuel, dans ma chanson Prière païenne : Lâchons le fil inachevé de nos absences, sortons dehors frissons de pluie et d’espérance.

Je parle bien sûr ici du fil d’actualité de nos réseaux sociaux qui font de nous parfois des zombies, tant il nous absorbe et nous déconnectes de la réalité qui nous entoure. Dans ma profession de travailleur autonome et avec le projet Libres & Sauvages, paradoxalement je n’échappe pas à  l’utilisation de ces technologies, je fais beaucoup de travail derrière mon ordinateur. Je dois aussi alimenter mes réseaux sociaux pour parler de mon projet, etc. Mais en même temps, je pense que nous avons le pouvoir de reprendre le contrôle sur cette technologie. Les écrans, ces blackmirrors doivent être un outil pour l’être humain et non l’inverse.

J’ai viré Facebook de mon cellulaire, j’ai priorisé deux réseaux sociaux que je gère de mon ordinateur à des heures définies. Je fais des sorties déconnectées, des méditations, des marches en forêt, je me reconnecte avec ma forêt, la nature autour de moi et les gens qui m’entourent. En même temps, comme tout moyen de communication Internet peut être utilisé.

Si j’ai réussi à faire le vidéoclip Libres & Sauvages par mes propres moyens c’est aussi grâce aux tutoriels de montage vidéo de YouTube ! Nous avons une mine de connaissance et d’échange devant nous, pour nous libérer et libérer notre plein potentiel. Pour moi être sauvage c’est retrouvé sa nature profonde, donc dans ce sens-là, oui nos moyens de communication peuvent nous aider Mais il faut cultiver notre pouvoir et notre assurance de mettre ça de côté, de nous déconnecter des réseaux wifi, pour nous retrouver en pleine forêt et nous connecter de la même manière à notre environnement.


Le mot liberté n’est pas qu’une marque de yogourt comme le disait Pierre Falardeau, mais qu’elle en est sa définition selon toi; la liberté, la vraie, elle passe par quoi ?

Être libre c’est s’aimer soi-même assez fort pour avoir la force de s’affirmer dans sa différence, mais aussi dans sa fragilité. Être libre c’est être autonome dans sa réflexion, sans suivre des courants de pensées déjà prémâchés ou des stéréotypes.


Pris dans ce cercle vicieux de ce système au modèle économique qui se résume à un échec pour la grande majorité de la population, où les égalités se font sentir de tous bords tous côtés, on a beau signer des pétitions, de participer à des manifestations, il y a des limites à ce que l’on peut faire tout en essayant de joindre les deux bouts à travailler comme des fous... Il y a parfois matière à se décourager en ayant l’impression que nos gestes sont futiles, que nos efforts ne servent pratiquement à rien, comment fait-on pour continuer à nourrir l’espoir ?

Nous sommes face à un mur que certains ne voient pas, car il ne veulent prendre responsabilité. Mais la solution passe par notre espoir, qui alimentera nos actions futures. Il faut carburer à l’espoir ! Je pense qu’une partie de la solution passe par l’amour à soi et la confiance. Cultiver notre amour à soi, s’aimer vraiment, être en harmonie avec toutes nos forces et nos faiblesses. Être intègre et honnête. Et vouloir partager cette harmonie avec l’autre.

Ça a l’air simple, mais je pense que de cela découle beaucoup de choses : s’aimer réellement fait de nous des êtres moins manipulables, cela nous permet d’aimer aussi réellement les autres, de développer de l’empathie réelle et de bâtir des groupes et des communautés forts, qui organisent pour le bien commun et non pour l’enrichissement de quelques-uns. Être bien avec soi-même, en harmonie avec son monde intérieur, nous permet également d’être plus empathique avec l’autre, mais aussi avec notre environnement et la nature qui nous entoure.

Le réel est une projection de notre monde intérieur. Si nous cultivons l’harmonie, l’amour et la paix en dedans de nous, elle se projette automatiquement dans notre monde réel. Cela nous met aussi sur la voie spirituelle, qui nous détache du matériel. Oui nous avons besoin de matériel pour vivre, mais la plus grande richesse réside à l'intérieur. Même Steve Jobs ne parlait que de ça sur son lit de mort, alors qu’il était milliardaire. Le bonheur ne s’achète pas. Je pense que c’est là que réside l’espoir, car nous avons le contrôle sur notre intériorité, si nous prenons le temps de nous poser et de regarder sans être distraits par les divertissements que nous propose notre société.

Devenons les gardiens conscients de notre planète, trouvons un sens à nos vies dans cette nouvelle fonction fabuleuse de l’être humain pour la terre. C’est plus joyeux et noble que de se voir comme son cancer ! Chez-moi ça marche : ça a beaucoup de sens et ça me donne beaucoup d’énergie pour créer et porter mon message le plus loin possible.


À ceux qui te collerait l’étiquette de bien-penseur, de pelleteur de nuages, avec une approche un peu fleur bleue, à tous ces gens apathiques, désabusés, voire nihilistes, tu leur dirais quoi ?

Je suis là pour inspirer les gens qui en ont besoin, car c’est le rôle d’un artiste, c’est ma job, point barre.

Le nihilisme et l’apathie est un choix, qui vient d’une perception de la vie, je souhaite à ces gens de vivre l’ouverture. Et c’est pourquoi je fais ce projet, pour ouvrir ce chemin. C’est douloureux de vivre dans le désabusement, c’est pourquoi j’aimerais que ces gens comprennent qu’ils ont le pouvoir eux aussi de rêver et d’entendre à nouveau l’espoir, même si ça leur fait peur. Et peut-être que ça leur fait peur car il faudrait remettre leurs modes de vie en question, car peut-être qu’ils auraient peur de changer et que leur personnage bâti sur des années ne tiendrait plus la route.

Certains auront peut-être le courage de risquer l’espoir et d’entendre ce que le monde chante. Ils pourraient tendre l’oreille et entendre des échos extraordinaires de l’actualité dont on parle si peu, celle ou des jeunes de 16 à 18 ans deviennent des figures de la lutte environnementale mondiale, brave des océans pour parler à des tribunes mondiales, ou inventent des solutions pour nettoyer les océans du globe, ou encore poursuivre des gouvernements en justice. Ils pourraient voir que dans leur quartier ou leur ville que des gens font des choses extraordinaires pour changer et améliorer les choses dans leur communauté et pour leur communauté.

Aux nihilistes, je leur dirais que je ne suis pas d’accord, mais que je respecte leur position, car ce n’est pas ma job de débattre, moi je suis là pour inspirer s’il y a un peu de place dans le cœur.


Quelle est la place pour la spiritualité dans ta vie, comment elle se manifeste au quotidien ?

Pour moi mon cheminement artistique est profondément lié à ma vie spirituelle. C’est mon destin dans cette vie de chanter, de faire de la création, et de passer des messages, je suis né pour ça. Parfois je vis des moments de grandes joies et je regarde vers le ciel, vers les arbres ou les étoiles et je remercie l’univers, plein de gratitude.

Sinon dans le quotidien j’aime observer les gens et mon environnement en silence. Quand je suis en harmonie avec moi-même et que je ne suis pas distrait par mes 10 000 idées quotidiennes, j’arrive à vivre des grands moments de grâce et de plénitude, et ça me rempli. Le fait d’être sur ma voie, sur mon X, me rempli aussi de joie. La spiritualité c’est donner un sens à sa vie. Ma vie a beaucoup de sens pour moi en ce moment.


Comment fais-tu pour te ressourcer et te reconnecter à l’essentiel ?

J’aime les arts martiaux et les sports en général, ça m’aide à sentir mon corps et à être pleinement dans le moment présent. La nature aussi bien sûr, jogger ou juste me balader dans le bois, observer. Et puis j’aime passer du temps entre amis avec ma famille, faire à manger, jaser, jammer et rire, être entouré de ma tribu, des gens que j’aime.

J’aime aussi me plonger parfois dans des bandes dessinées d’héroïque-fantasy ou de science-fiction pour décrocher de notre monde et ouvrir des possibles vers d’autres réalités, j’aime aussi le cinéma et les séries, dans ces mêmes genres d’univers.

J’aime aussi écouter de la musique, bien sûr, récemment j’ai découvert le nouvel album de Tool, mais aussi le nouvel album de Samian, le messager.


Voici une incursion dans l'univers de l'artiste avec cette vidéo et les liens d'écoutes et de téléchargement vers votre plateforme préférée. Bonne écoute !
https://propagande-distribution.lnk.to/JGassEM