mercredi 15 mai 2019

Interview | Au cœur d'un RedLight


RedLight n'a rien à voir avec les quartiers chauds qui se retrouvent dans la majorité des grandes villes du monde. Il est plutôt question ici d'un groupe français qui s'exprime en anglais sur une musique électro-rock.


Un habile mélange de styles qui juxtapose autant d'éléments trip-hop, de funk, de blues et de dub, pour un alliage redoutablement atmosphérique et captivant. On pense entre autre à Archive, Elbow, AaRON, TrickyEZ3kiel, UNKLE et Citizen Cope.

Avec le projet secondaire Youth Gone, il s'agit d'une version vraiment intéressante et plutôt convaincante de chanson française. Une fusion d'éléments électroniques qui produit une accrocheuse variation de type pop-synthétique avec un volet vocal très réussi, autant dans son interprétation assumée qu'au niveau de la justesse du chant.

Voici l'interview avec Laurent Orthlieb, l'un des membres fondateurs de ces projets marseillais.


Comment le processus créatif prend forme au sein du groupe ?

RedLight a été créé en 2008 autour de trois amis d’enfance (Guy, Dapé et moi même) qui ont toujours un peu faits de la musique ensemble sans jamais monter de projet sérieux. En 2008, après avoir passé plusieurs années à Londres, je suis rentré à Marseille, ma ville natale, et nous avons commencé a composer des morceaux que nous avons enregistrés sur le peu de matériel que nous disposions à l’époque, c’est-à-dire un ordinateur, une carte son, des logiciels de MAO. À partir de là, s’en est suivie la composition d’albums et EP (deux albums, trois EP et deux doubles singles entre 2008 et 2018), toujours dans un environnement home-studio pour la partie créatrice.



Pour ce qui est de la composition, nous sommes trois à apporter des idées de chansons assez sommaires au départ et nous les développons ensuite au fur et à mesure, soit en travaillant directement sur l’enregistrement et les arrangements sur ordinateur, soit en essayant de jouer les chansons à trois en répétition live afin de déterminer les structures, les développer et essayer d’épurer au maximum afin de rendre le morceau le plus efficace possible.

C’est un processus très collaboratif qui permet à chacun d’amener une part personnelle différente, ce qui crée au final l’identité de RedLight.


Pourquoi avoir choisi de s’exprimer dans la langue de Shakespeare ?

Personnellement, comme beaucoup, j’ai toujours baigné dans la culture musicale anglo-saxonne, qui représente l’immense majorité de mes influences.

On a toujours l’impression que la langue anglaise « coule » un peu mieux musicalement car elle est moins « heurtée » que le français par exemple.

De plus, j’ai vécu quasiment 10 ans à Londres et l’anglais était donc une évidence pour moi. En tous cas pour RedLight. Cependant, plus le temps avance et plus je pense qu’il y a la place (et l’envie) de proposer quelque chose en français pour le groupe.

Vu que c’est notre langue natale, on a toujours un peu peur de tomber dans les influences directes comme Noir Désir par exemple. Il me semblait plus difficile de trouver une identité avec le français alors que paradoxalement, c'est surement l’inverse qui est vrai tant l’utilisation de l’anglais dans le rock en général semble quasi automatique.



Qu’est-ce qui a motivé votre stratégie d’offrir votre musique gratuitement au lieu de la formule « payez ce que vous voulez » ?

On vit à une époque où les gens ont pris l’habitude d’avoir la musique gratuitement ou en streaming (et donc sans avoir même besoin de posséder l’objet qu’il soit physique ou numérique). Donc au final, pour tous nos albums parus auparavant, on a tout mis à disposition gratuitement pour qui le voulait sur Bandcamp se disant tout simplement qu’il valait peut-être mieux que dix personnes téléchargent notre musique gratuitement et puissent ainsi potentiellement la faire découvrir à plus de personnes plutôt qu’une seule qui nous donnerait 10 euros mais qui toucherait le moins de public possible.

Finalement, le rêve de pouvoir vivre de notre musique s’est dissipé. Ceci nous paraît assez utopique dans notre cas maintenant, donc autant enlever un maximum de barrières et proposer les anciennes sorties de notre discographie gratuitement.


Comment voyez-vous l’évolution de nos modes de consommation de la musique avec les plateformes d’écoutes en continu (streaming) et de l’impact sur la créativité versus la rentabilité ?

Le principal problème est que lorsque l'on fait de la musique, ça prend du temps et de l’argent. Et donc au final, par exemple pour produire un album en autoproduction, si on limite au maximum les frais, il faut quand même investir quelques milliers d’euros (production, mixage, mastering, pressage, promotion, clip, etc.).

De nos jours, la musique n’est plus vraiment rémunératrice. Il faut faire beaucoup de live (ce qui est compliqué quand on n'a pas une grande notoriété, en France en tout cas) ou avoir un bon éditeur afin de toucher des droits d’auteur.



Au final, il est de plus en plus simple de diffuser de la musique dans le monde entier, plus simple de la produire avec l’évolution de la MAO mais se consacrer à cela uniquement est quasi impossible car c’est très difficile d’en vivre.

Par contre, pour l’aspect amateur de musique, j’adore avoir a disposition 24h/24 toute la musique possible a écouter ou découvrir  mais si on se place du côté artistique /créateur, il y a surement un modèle rémunérateur juste a trouver et développer afin de pouvoir continuer à créer. On a longtemps parlé d’une licence globale qui pourrait être une solution (en fonction de comment seraient repartis les droits).

De toutes façon, on devra s’adapter aux nouvelles technologies et moyens d’écoute, il n’y a pas le choix !


Quelles sont les clés pour perdurer pendant plusieurs années en musique selon-vous ?

Aimer la musique, la créer et la jouer tout simplement. Que ce soit seul ou en groupe, écrire une chanson, la développer, voir son cheminement de l’idée, a la démo jusqu’à sa version finale, c’est à chaque fois une petite aventure qui recommence des qu’on se penche sur une nouvelle.

J’adore écrire des chansons, c’est sans fin, on doute toujours, on a constamment l’angoisse de la feuille blanche, puis il y a une étincelle et ça repart.

Jouer ensemble, en groupe avec ses amis, ça reste toujours du bonheur, prendre du plaisir à partager un moment.

Je dirais donc que créer et partager sont les maîtres mots pour perdurer.


À quoi peut-on s’attendre au niveau de votre évolution sonore sur votre album à paraître ?

Nous sommes actuellement sur un cycle de EP appelés Jukebox. Nous avons sorti déjà deux volumes de 4 titres chacun avec des styles très différents a chaque fois (ce qui est un peu notre marque de fabrique car on aime beaucoup de choses différentes musicalement parlant).

Nous travaillons actuellement sur le volume 3 avec encore une fois des morceaux assez éclectiques. Je dirais influencés par dEUS, The Beatles, Beck, Eddie Vedder.



Pour ces EP, on travaille vraiment en Home Studio pour tout le processus excepté le mastering. On compose, on enregistre, on mixe directement a la maison ce qui nous laisse le temps de pouvoir bien développer les idées sans avoir de contraintes liées a un studio pro.

Il y a donc un coté home studio dans la production, puisque nous ne sommes pas des ingénieurs du son confirmés. On tâtonne, on apprend au fur à mesure. Il y a donc beaucoup de défauts mais aussi la spontanéité et des choses moins « formatées ».

Au final, ça reste du rock au sens large, comme on a toujours fait, en mixant tout ce qu’on aime en allant de l’électro au blues, du hip-hop au grunge, de la pop au dub. Il est assez difficile pour nous de définir un style.


Quelles ont été vos motivations principales derrière  votre projet parallèle Youth Gone ?

Youth Gone vient de l’envie de faire quelque chose d’un peu diffèrent et principalement en français afin de briser les habitudes, de se mettre un peu plus à nu si on peut dire, d’affronter un nouveau challenge avec l’exigence un peu plus dure d’écrire dans sa langue natale.

Cela permet d’avoir un ton diffèrent, de jouer un peu plus avec les mots, d’être plus précis dans ce que l’on évoque, les images que l’on utilise, mais aussi dans la manière de chanter qui est différente dans le placement, la tonalité.

Pour Youth Gone, le thème principal de ce EP (et comme le nom du groupe l’indique), c’était d’évoquer la jeunesse perdue. Nous avons dépassé la quarantaine, avons nous mêmes des enfants  et on entre donc dans la deuxième moitié de notre vie.

Je voulais évoquer cette nostalgie de l’enfance, de l’insouciance perdue. Ces ambiances de vacances d’été qui semblaient infinies à vivre milles « aventures » avec la bande de copains.

Musicalement, on a essayé d’associer un côté synthpop, électro avec quelques guitares majoritairement influencées par The Cure ou Joy Division dans les sons et les riffs.

Ça faisait longtemps qu’on parlait de créer un vrai projet francophone. On avait pas mal de morceaux en français sur les 10 dernières années  mais que nous n’avions jamais utilisé. Au final, on a sorti un ensemble de 4 titres assez cohérents les uns avec les autres pour la première étape qu’est ce EP.1.

On espère bien sur qu’il y ait une suite.


Pourquoi avoir choisi un nom anglophone pour un projet musical qui s’exprime en français ?

J’avais en tête depuis quelques temps de créer des morceaux pour un projet un peu new-wave / shoegaze avec cette idée principale du spleen, de la nostalgie, de la jeunesse perdue. À la base je ne pensais pas que ce serait pour un projet en français, donc j’avais trouvé ce nom.

Au final, ça correspondait bien donc on l’a gardé, ne trouvant, je l’avoue pas mieux en français !




La quarantaine représente quoi comme changements majeurs ?

Dans mon cas précis, au niveau personnel, c’est sûrement de ne plus perdre de temps. Je suis assez rêveur, et donc j’ai tendance à ne pas être tout le temps dans l'action. Je me dis que le temps passe et qu’il n y a plus de temps à perdre.

L’envie de passer le plus de temps possible avec ceux qu’on aime, que ce soit la famille ou les amis, d’en profiter de manière optimale. Réaliser que ce temps qui passe ne reviendra pas et qu’il faut donc le vivre au maximum.

On parle beaucoup de la crise de la quarantaine, je ne sais pas trop ce que c’est mais pour moi ce serait surtout la peur de ne pas avoir le temps.

Et puis bien sur, étant heureux papa depuis trois ans, la quarantaine c’est surtout moins dormir ! Et certains changements de priorités. Tout se tourne un peu vers l’enfant.


Quelles sont vos principales préoccupations pour l’avenir au sens large ?

Outre les inquiétudes vis-à-vis le monde dans lequel on vit, de ce que nous en faisons, les préoccupations familiales, j’espère pouvoir continuer à écrire des chansons, seul ET avec mes amis, avoir d’autres projets musicaux avec d’autres personnes pourquoi pas, multiplier les collaborations puis jouer ses chansons en live, les partager avec les gens.

Trouver le temps de continuer à faire cela en parallèle d’une activité professionnelle plus « classique ».


Gardez-vous un temps dans vos vies pour avoir une certaine hygiène spirituelle ?

Dans mon cas personnel, mon équilibre consiste en des choses simples. J’aime passer du temps avec ma famille, mes amis, voir nos enfants grandir et essayer de leur offrir le meilleur environnement possible. Rien de mieux qu’un bon repas entre amis avec les enfants de chacun, qui s’amusent ensemble, un peu comme si on transmettait l’amitié de générations en générations.

Et puis l’essentiel pour garder mon esprit sain est de toujours rester curieux, développer mes connaissances dans les sujets qui me passionnent comme la musique, l’astronomie, la physique et les sciences en général.

La lecture a toujours été un refuge paisible afin de me recentrer et « recharger les batteries » au calme.

Merci beaucoup à tous les lecteurs pour votre intérêt envers notre projet. À bientôt je l’espère !


En terminant, voici une pièce très représentative de ce que RedLight propose, le tout entièrement gratuitement via Bandcamp, alors pourquoi s'en passer ? Suivez la formation sur Facebook et Twitter afin d'être au parfum des développements, avec la sortie du EP Jukebox Vol. 3 qui paraîtra d'ici la fin 2019. En vous souhaitant une bonne écoute et surtout, une stimulante découverte ! 

vendredi 12 avril 2019

Interview | Confidences d'un Mangeur de Rêves



Détrompez-vous, le Mangeur de Rêves n'est pas la maudite machine qui avale tout, mais plutôt un jeune quintette montréalais aux horizons musicales hétéroclite qui fabrique une forme de folk-progressif.

La formation est composée de musiciens originaires de Repentigny, Papineauville, Saint-Romuald et de Québec en passant par Nice. Elle fait le lancement de son album Histoires à l'envers, ce dimanche 14 avril à 20h au Verre Bouteille avec Valmo en première partie, alors ne manquez pas ce spectacle qui promet ! Voici donc une mise en bouche avec une critique de leur premier opus rehaussée par un entretien à la sauce maison.


https://mangeurdereves.bandcamp.com/
Il s'agit ici d'un album qui puise autant son inspiration du côté d'Harmonium, que de Daniel Bélanger, Beau Dommage, Jacques Brel, Karkwa, Porcupine Tree, Pink Floyd, Radiohead, Dream Theater, Opeth, Tchaikovsky et même chez Miles Davis. Il n'est pas très étonnant que sa sonorité soit si riche comme peut en témoigner la pièce Enfants de cœur, qui est une composition entre le folk et le rock progressif que l'on dirait tout droit sortie des années '70, avec des textes lucides, sensés et sensibles, sans pour autant verser dans le côté fleur bleue, remplie d'harmonies vocales fort bien réussies. On pense à un amalgames d'éléments que l'on dirait puisés dans le répertoire de Besnard Lakes, Timber Timbre et Lakes Of Canada pour ne nommer que ceux-ci. Tandis que la pièce Ainsi parlait Pinel est telle une courtepointe auditive, où des textes philosophiques qui, par moments, se permettent des pointes de critique sociale. Elle dansent ensemble en parfaite symbiose avec les arrangements acoustiques recherchés, qui rappellent tantôt Erik Mongrain pour sa technique de tapping et Days Of The New pour ses progressions d'accords non-conventionnels, tout en laissant place aux harmonies vocales. En un mot : équilibre ! Fille de lune est une pièce atmosphérique à souhait, loin d'en faire trop, avec une pointe de nostalgie et même de mélancolie palpable à travers les cordes qui résonnent (autant issues des guitares que des voix), poussées par un sens aiguisé pour les mélodies. À la fois apaisante et lourde de sens, imagée et abstraite. Une douleur en douceur contrastée. Un enregistrement tout simplement remarquable !


Entrevue avec Alex Cégé (voix, guitare acoustique)


Raconte-nous un peu la genèse du groupe.

Lorsque Jici LG (guitare électrique, guitare acoustique, voix) et moi n'étions qu'un duo, nous sommes allés voir un spectacle de Pain of Salvation pendant le temps des fêtes. On faisait des blagues sur le fait que groupe fait "de la musique pour musiciens", parce que c'est assez technique et qu'habituellement, beaucoup de gens dans la foule sont guitaristes, bassistes, batteurs, etc. À la fin du spectacle, j'ai dit à Jici : "En tout cas, c'est le moment de recruter des musiciens." Le gars en avant de nous dans la file pour les vestiaires s'est retourné en disant : "Vous cherchez quoi ?". C'était JPhil, notre futur bassiste et deuxième chanteur. On lui a répondu, on s'est mis à parler et "the rest is history", comme on dit!


Quand on a commencé à se chercher un percussionniste, notre annonce était assez spécifique. On cherchait quelqu'un qui jouait du cajon, et qui avait pour influences Daniel Bélanger, Harmonium, Porcupine Tree et Opeth, un mélange un peu inusité. Raphaël Liberge-Simard (percussions) était inscrit sur les pages de musiciens de Montréal sur Facebook, où nous avions affiché l'annonce. Il s'était pourtant désabonné quelques mois avant et ne recevait plus les notifications. Étrangement, un matin en se réveillant, un unique rayon de soleil se posait sur son cellulaire entre les rideaux. Lorsqu'il a ouvert son téléphone il est tombé sur notre annonce de façon assez inusitée, considérant son désabonnement de la page, et il s'est dit : "Hey, c'est moi ça", en se reconnaissant dans l'annonce. C'est comme ça qu'on a rencontré notre percussionniste !



Comment le processus créatif a pris forme derrière les pièces entendues sur votre premier album ? Qui a fait quoi au niveau de leurs créations ?


Chaque pièce était différente dans sa création, mais en général c'est Jici et moi, sauf pour la pièce instrumentale Refuge, qui est une idée de JPhil Major (basse, voix, guitare acoustique). Elles sont arrivées avec une sorte de squelette ou d’embryon qui comportait une structure, des progressions d’accord et des mélodies. J'écrivais les mélodies vocales et les paroles en lien avec ces squelettes-là. Parfois, c’était l’inverse : le texte était écrit d’abord et une idée musicale était développée pour fitter avec la vibe des paroles. Jusque-là, on peut dire que c’était environ 20 à 30% du travail qui était fait. C’est par la suite, quand les pièces étaient amenées au groupe que le gros du travail se faisait (arrangements, harmonies vocales, ajouts de passages instrumentaux, etc.), on fonctionne de manière démocratique, en incluant les idées de tout le monde et en faisant énormément évoluer les pièces à travers le temps. Plutôt que d’écrire plein de chansons, on accorde beaucoup de temps à chaque pièce. C’est comme avec les bébés : on a choisi de donner plus d’attention en élevant chaque enfant qu’on a eu, plutôt que d’en avoir plein à la base ! Ça a plus de sens pour nous. On dit souvent à la blague que si on avait encore laissé du temps passer avant d’enregistrer, on aurait un album complètement différent aujourd’hui.


Pour ce qui est des thèmes, l’album a beaucoup à voir avec les cycles de création et les impasses émotionnelles et relationnelles : les périodes où l’imagination devient un désert stérile, le fait d’avoir une histoire à raconter quand personne n’est à l’écoute, le besoin d’être entendu, la mince ligne entre la folie et la créativité, la peur de l’engagement et de l’engloutissement, l’expression de la colère, l’écoute de l’autre et la place de l’amour dans tout ça.


Mangeur de rêves étant un monstre à 5 têtes; est-ce un défi, un atout ou un obstacle que ce soit au niveau créatif, pour booker des spectacles, ou pour que ce soit une aventure rentable ?

Je dirais que c’est une arme à double tranchant : ça nous permet de diviser le travail (et les coûts, on se le cachera pas !) et ça nous fait un plus gros bassin d’idées avec lesquelles travailler. Mais en contrepartie, comme on fonctionne de manière démocratique, ça fait qu’effectivement, les cinq têtes du monstre veulent pas toujours la même chose ! Par contre, pour citer Enfants de cœur : « Et si au moins on l’oubliait pas, les enfants de cœur arrivent tout le temps à bout de tout. »


Quelles ont été les étapes de l’enregistrement de votre album au mythique Breakglass Studio ?

On a d’abord enregistré live tous ensemble la guitare acoustique, électrique, la basse, le cajon et le piano. Puis on ajouté nos 8000 couches de guitares, de percussions et de voix additionnelles. On a ensuite mixé assez vite l’album (James Benjamin, notre ingénieur de son, avait vraiment le doigté pour faire ça très rapidement). Puis on a demandé à David Lizotte (membre de Hillward, qui travaille aussi avec Caravane, notamment) de faire le mastering. Et puis, après quelques versions, voilà le résultat final !


Est-ce important pour vous de demeurer indépendant ou si vous seriez prêts à signer un contrat avec une maison de disque demain matin ?

Quand on écrit, on essaie d’atteindre un équilibre entre juste assez familier ou accessible, et juste assez étrange ou expérimental pour que ce soit à la fois intéressant et confortable. Donc si demain on trouvait une maison de disques qui nous laissait faire ça, on serait bien contents ! On ne veut pas diluer notre créativité pour vendre plus (même si on compte avoir une ou deux tounes plus radiophoniques pour le prochain album), mais on est tout à fait ouverts à un label qui nous encadrerait et nous aiderait à nous faire connaître.


Qu’est-ce que vous retenez de votre participation à de Ma Première Place des Arts vous rendant en quart de finale de sa 25e édition en 2019 ?

C’était une expérience époustouflante ! On a rencontré plein de gens, on a joué dans une salle magnifique, on a eu plusieurs bons conseils. Et avant tout, je pense que c’était notre introduction au milieu de la musique au Québec. Avant ça, on était cinq gars (sauf JPhil, qui est un habitué du monde de la musique) qui composaient et jouaient de la musique dans un appartement et qui avaient décidé d’enregistrer un album en studio pour réaliser un rêve. Ça a été une belle surprise pour nous d’être pris en audition et de passer en quart de finale et ça nous a fait croire en nous et en notre potentiel !




Que souhaitez-vous que les auditeurs retirent de l’écoute de votre musique ?

Je pense que chacun peut tirer ce qu’il veut des paroles : elles sont juste assez ambiguës pour que l’auditeur puisse projeter quelque chose qui lui appartient, mais quand même assez claires pour raconter une histoire. Et comme ce sont des thèmes universels, qui touchent aux relations interpersonnelles, je crois que ça peut rejoindre un peu tout le monde. Donc quoi retenir ? Il n’y a rien à nécessairement retenir, mais l’écoute de notre album est définitivement une belle occasion de se plonger dans un univers et qui sait … Peut-être déclencher ou faire avancer un processus introspectif. Ou sinon juste de rêver un peu !


Comment la conception de la pochette de l’album s’est matérialisée ?

On avait une idée un peu vague en tête autour d’une scène de rêve, où l’on verrait une silhouette du Mangeur de rêves. On est tombés complètement par hasard sur les œuvres de Lénième, qu’on a tout de suite trouvées magnifiques. Il était ouvert à faire quelque chose pour nous, donc le résultat est un point de vue vraiment personnel de Lénième sur notre idée de base, très proche de son propre style. On lui a aussi demandé d’inclure le château (le refuge métaphorique de la pièce Refuge est la silhouette du caribou pour donner un genre de présence, une composante incarnée dans le paysage peint par Lénième. On est bien fiers du résultat ! Plus onirique que ça, tu meurs, comme on dit !


Selon vous, quel est le plus grand défis pour se démarquer au niveau artistique aujourd’hui ?

Il y a beaucoup de bruit dans l’industrie musicale aujourd’hui. Comme tout est accessible ici, maintenant, gratuitement et qu’il est hyper facile de distribuer sa musique, c’est très difficile de juste se faire entendre parce qu’il y a tellement de choix ! Aussi, on ne se le cachera pas, pas mal d’idées musicales ont déjà été explorées (pour ne pas dire toutes) : on n'a qu’à penser au silence de quatre minutes dans la pièce 4’33’ de John Cage. C’est comme pour tous les bons noms de groupes, ils sont déjà pris ! Mais plus sérieusement, pour se démarquer, je pense qu’il faut rendre quelque chose d’intime, de personnel. Oui, chercher à expérimenter avec la signature de temps ou la structure peut aider une pièce à se démarquer, mais avant tout ça part du fait qu’on est les seuls à avoir le vécu qu’on a qui fait qu’on est les seuls à pouvoir écrire les tounes qu’on écrit.



Dans l’idéal, quelle est la marque que vous aimeriez laisser dans le paysage musical ?

Faire passer une pièce de 6 minutes à Rouge FM, comme dans le temps de Pink Floyd et des Eagles ? Sans blague, ce serait bien si on pouvait se faire entendre par un paquet de gens au Québec (ou ailleurs) et que ça pouvait avoir du sens pour eux, d’écouter notre musique, de s’y reconnaître, ou juste de passer un bon moment. On pense aussi que c’est important d’écrire en français, pas juste pour les raisons qu’on entend habituellement, mais aussi parce qu’essayer de dire quelque chose dans une autre langue ne veut jamais tout à fait dire la même chose dans notre langue maternelle. Écrire dans notre langue, c’est autrement dit une façon particulière de s’approprier et de communiquer notre vécu. Les tounes ne seraient vraiment pas les mêmes si on les avait écrites en anglais (ou dans une langue étrangère, d’ailleurs). Chaque langue a ses couleurs, et on aime bien les nôtres !


Autant au niveau des arrangements que des textes, on sent une grande profondeur, une sorte de sagesse, voire un côté philosophique à votre musique, cultivez-vous un aspect spirituel (non religieux) dans vos vies ?

Je pense que le côté spirituel est présent un peu partout dans nos vies. Il y a du sacré dans les relations, dans l’amour, dans la musique. Nul besoin d’être religieux pour être connecté, comme tu dis ! Pour ce qui est des paroles, je m’inspire beaucoup directement ou indirectement de mon travail de psychothérapeute, de mes relations, de la poésie, de romans ou d’auteurs que j’ai lu, qui m’ont influencés à travers le temps. C’est drôle parce que j’avais une personnalité qui se voulait très rationnelle, pragmatique, analytique et moins ouverte au spirituel avant de rencontrer ma blonde, qui m’a initié à ce côté-là. C’est en partie grâce à elle si l'on peut sentir un équilibre entre le cérébral et le spirituel dans les textes. Sinon, nos pratiques et nos spectacles sont un peu une occasion d’entrer en transe. Donc oui, il y a de la spiritualité en filigrane un peu partout dans notre musique !


Voici un extrait très représentatif de la formation montréalaise issu de l'album Histoires à l'envers, paru le 15 janvier 2019, que l'on retrouve dans son intégralité par ici. Bonne écoute !