jeudi 22 août 2019

Tim Hecker | Dissonances Magistrales


La Place des Arts attire une foule considérable en cette radieuse en fin de journée d'un mercredi qui s'annonce extraordinaire. La fébrilité était dans l'air à l'idée de l'expérience qui attendait les spectateurs de cet événement visiblement très attendu. Bien plus d'une heure avant l'heure du spectacle au Théâtre Maisonneuve, une imposante file de gens font attendent pour attraper ce véritable phénomène pour la représentation avec son Konoyo Ensemble.


L'artiste canadien était venu présenter le fruit de ses deux plus récent album, soit Anoyo et Konoyo, entouré de musiciens japonais. Pour ce grand maître de la saturation, même  Alain Mongeau, grand-manitou de Mutek, était là pour l'occasion. Dès les premiers instant, l'auditoire est happé par un mur de son d'une rare amplitude. Par chance que ce sont des places assises dans la salle, puisque ces vagues sonores en aurait bien foudroyés quelques-uns !


Côté scénique, aucune projections, qu'un immense nuage de glace sèche et un jeu de lumière sobre et on ne peut plus efficace venaient soutenir les musiciens. L'arsenal technique du Théâtre Maisonneuve a rarement été utilisé à aussi bon escient. Avec cet ensemble, Tim Hecker a produit des vagues sonores parfois subtiles et innocentes, parfois immenses et rugissantes, tout près de la saturation avant de retomber momentanément tel un avion de ligne dans une poche d'air. Ces viscérales fabrications musicales ne peuvent faire autrement que de déstabiliser, captiver et secouer, autant physiquement qu'émotionnellement quiconque les entends.


L'artiste avait convié son public à une sorte de basse messe, baignés dans cette atmosphère solennelle d'une rare intensité, pour littéralement vibrer de l'intérieur. Les décibels et les basses fréquences étaient telles qu'elles ont fait vibrer les os jusqu'à la moelle et même pratiquement faire saigner de nez ! Similairement à l'événement Drone  Activity In Progress, présenté il y a quelques années par le Red Bull Music Academy pour ce spectacles olfactif mémorable, couchés dans l'épaisse brume et l'obscurité.





















De cette prestation tout simplement saisissante, près d'une heure s'était écoulée sans même s'en apercevoir ou d'en avoir les oreilles en choux-fleurs. Sans bourdonnement ni fatigue auditive, ceci relève tout de même de l'exploit pour un concert d'une telle magnitude. Sidérés de ressortir de ce voile de sons stridents, de bruits et de brume, l'auditoire a du retrouver son chemin vers la réalité.


Méditations Synthétiques



Kazuya Nagaya, seul sur scène assis sur les planches avec son ordinateur portable, entouré micros pour de ses bols tibétains, il est clair que cette première partie allait mettre la table pour ce qui allait suivre ! Ses nappes sonores se retrouvent quelque part entre la musique Nouvel-Âge réinventée tout en évitant les clichés habituellement associés en genre (donc, sans les sons d'eau et les chants d'oiseau), le minimalisme mélodique de Nils Frahm et l'ambiant à la façon de Murcof.


La spatialisation de ses bols chantants était particulièrement réussie, avec l'artiste qui tournait autour de ceux-ci dans une sorte de chorégraphie que lui seul connaissait la clé. Une approche musicale drone, particulièrement méditative, qui on le devinait, était grandement ressourçante et apaisante. Exactement ce dont le public de Tim Hecker avait besoin pour en faire une soirée de fin d'été absolument mémorable !

Mutek20 | Première Noctambule


Il y aura toujours des premières fois. Dans mon cas, c'était la première fois que je mettais les pieds à l'Agora du Cœur des Sciences de l'UQAM, un endroit convivial, transformé en salle de spectacle bien équipée au niveau de la sono impressionnante et de l'éclairage dynamique.



Beaucoup de matériel se retrouve sur scène, ce qui laisse présager des enchaînements fluides entre les groupes. Visiblement, l'équipement requis a été mis en place pour face aux défis que représentent l'architecture de la salle au niveau acoustique et pour faire passer un moment de qualité à l'auditoire de ce premier événement du festival Mutek de la série Nocturne.



L'entrée des spectateurs se fait tranquille alors que Tamayugé monte sur scène. Le duo féminin montréalais, d'origines nippones et ukrainiennes, arrive vêtues de chemisettes d'hôpital devant une foule bigarrée composée d'habitués du festival de tout acabits.



Les spectateurs se retrouvent rapidement propulsés quelque à la croisée des chemins entre l'intensité du groupe The Knife (particulièrement pour l'aspect vocal déjanté qui rappelle un peu Fever Ray), la folie du groupe le plus décalé de Laval Les Amis Au Pakistan, la puissance de la chanteuse du groupe Braids et même de chants de gorges à la manière de Tanya Tagaq par moments. Le binôme se lance allègrement la balle, de sorte que les filles semblent en parfaite symbiose entre l'organe vocale, la guitare et les machines. L'aspect scénique hautement théâtral ajoute énormément à l'expérience viscérale, énergique et un peu déstabilisante. Définitivement une découverte !

 




















Dommage que les lieux étaient pratiquement désert en début de soirée pour elles qui avaient le rôle ingrat d'ouvrir le bal. Ensuite, c'est au tour du duo lettonien Domenique Dumont qui fait une forme d'électro-tropicale, infusée de sonorités électro kitsch, qui allie funk du type baléarique à une voix similaire à un croisement entre Braids et Grimes.




Une ambiance joviale, un peu bonbon, davantage digne du festival Pop Montréal que de Mutek. Par chance, quelques envolées instrumentales aux touches joyeusement psychédéliques arrivent à mi-chemin de leur spectacle, tandis que les élans de son comparse à la guitare rappellent vaguement Tycho. Pendant ce temps, la salle commence à être bondée, probablement du au fait que les spectacles qui avaient lieu dans les autres salles venaient de terminer, de sorte que la foule de l'Agora était bien réchauffée pour accueillir Organ Mood.



Les chouchous arrivent avec tout un bataclan par la porte du côté de la salle et s'installent devant la scène, au beau milieu de la foule. Une somme considérable d'équipement, de branchements et d'installations se font dans un temps record pour tout ce matériel qui semblait arriver de nul-part. Un attente de courte durée qui en valait largement la peine.




Une fabuleuse démarche artistique prend le contrôle complet de la salle, projetant sur ses murs à l'aide d'anciennes lumières de scènes et d'acétates de matières organiques et différentes fabrications artisanales. Des dessins à la main, des formes et des motifs tous les plus inspirés les uns que les autres. Pendant qu'un s'occupe des machines musicales, les deux autres membres s'affairent à nourrir ces projections manuellement dans ce bel alliage d'outils numériques et physiques, tel un DJ avec ses tables qui fouille dans ses caisses de vinyles, remplacées ici par des boites lumineuses et des caisses d'acétates.


Cette approche artisanale donne au spectacle une sorte de saveur plus hipster, Et qui dit hipster, dit immanquablement un dérivé de mentalité douchebag branché qui a vite fait de submerger les lieux. Le beau respect et la calme du départ est remplacé par des gens qui parlent fort, qui vont un peu partout sans trop se soucier sur quels pieds ils viennent d’empiéter. Est-ce l'effet de l'alcool, un fossé générationnel, ou un phénomène de société qui fait que plus de gens se retrouvent au même endroit et plus le quotient intellectuel diminue au prorata... Qui sait ?


En faisant participer des non-musiciens à ses performances, Organ Mood a définitivement une sorte d'engouement comparable à celui d'Arcade Fire à ses débuts, mais doté d'une approche musicale électronique. Avant que le collectif Expansys ait le temps de commencer, bien des gens ont quitté les lieux avec l'heure avancée, surtout pour une performance aussi tardive un mardi soir et ça se comprend. Par contre, ils ne savent pas ce qu'ils manquent... Au moins, ceci a le mérite de faire respirer le plancher de danse !



Derrière ce lot impressionnant d'équipement (une chance qu'ils sont grands !), de branchements synonymes de cauchemars de techniciens de scène, typiques aux synthétiseurs modulaires, Expansys a préparé des patches aux répétitions à la fois complexes, hypnotiques et texturés. Avec tout ce modelage sonore, la modulation et la manipulation hautement dynamique, autant sur le pan auditif que visuel hautement détaillé, il est évident qu'une somme considérable de recherche fut nécessaire pour en arriver à un résultat aussi réussi.


Une recette rudement efficace, tel une sorte de kaléidoscope de machines et de sons, en équilibre entre explorations sonores, techno expérimentale, rythmes dansants et une approche psychédélique un peu downtempo qui rappelle celle de Jon Hopkins. Du côté visuel, il s'agit d'un travail extrêmement détaillé qui incorpore des éléments organiques avec l'apport fabuleux du Patchouli's Light Show, véritable alchimiste de l'image. Un visuel et une sonorité vivante, où les fluides interagissent au gré des infragraves et où l'on entend l'électricité courir à travers les circuits.


Avec un alliage hors du commun de structures musicales soigneusement ficelées et de visuel hautement inspiré, Expansys a su faire bouger la foule sans peine jusqu'à 2 heure du matin. Une ambiance qui s'est graduellement transformée en une grande fête digne d'un rave. Leurs pièces endiablées, archi-entraînantes, auraient facilement fait danser les spectateurs jusqu'à la lueur du jour, de sorte qu'on a déjà hâte au prochain spectacle !